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Un bon pot ...pourri des objectifs et des bases de l’idéologie dominante libérale post-libérale à l’étape actuelle.

mercredi 30 mars 2022 par Proposés par Bruno Drewski (ANC)

Penser la guerre : Francis FUKUYAMA : “Si nous baissons la garde le monde libéral disparaitra”. (Financial Times (Londres)/CI, 27.3.22.)
Guerre en Ukraine BIDEN déclare que Poutine “Ne peut pas rester au pouvoir”, la maison blanche tempère ses propos. (Courrier International)
Monique CHEMILLIER-GENDREAU : contrer la domination et ouvrir la perspective d’un autre monde.
Oligarques russes : le jeu des cinq familles par PIERRE HENRI THOMAS

PENSER LA GUERRE FRANCIS FUKUYAMA : “SI NOUS BAISSONS LA GARDE, LE MONDE LIBERAL DISPARAITRA”

Financial Times (Londres)/CI, 27.3.22.

L’auteur qui avait annoncé “la fin de l’histoire” avec la chute du mur de Berlin constate aujourd’hui la vulnérabilité du modèle libéral et appelle à réveiller “l’esprit de 1989”. Cet article a été publié dans notre numéro spécial Ukraine, en vente chez votre marchand de journaux depuis le 25 mars.

L’abominable invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février a été qualifiée de tournant majeur dans l’histoire du monde. Beaucoup ont dit qu’elle marquait définitivement la fin de l’après-guerre froide, l’abrogation de “l’Europe entière et libre” que nous avions cru voir apparaître après 1991, et même la fin de “la fin de l’histoire”. “Nous vivons tous désormais dans le monde de Vladimir Poutine”, a déclaré récemment Ivan Krastev, observateur avisé des événements à l’est de l’Elbe. Un monde dans lequel la force brute piétine l’État de droit et les libertés démocratiques.

Il est incontestable que les implications de l’offensive russe dépassent largement les frontières de l’Ukraine. La crise actuelle a démontré que nous ne pouvons pas tenir l’ordre mondial libéral existant pour acquis. C’est une chose pour laquelle nous devons constamment nous battre et qui disparaîtra dès que nous baisserons la garde.

Les problèmes auxquels sont confrontées les sociétés libérales actuelles n’ont pas commencé avec Poutine et ne se termineront pas avec lui. Le libéralisme est attaqué depuis un certain temps déjà, aussi bien par la droite que par la gauche.

Montée du populisme et du nationalisme

Dans son rapport 2022, [l’ONG] Freedom House note un recul global de la liberté dans le monde pour la seizième année consécutive. Ce recul n’est pas seulement dû à l’essor de régimes autoritaires, comme la Russie et la Chine, mais aussi à la montée du populisme, de l’antilibéralisme et du nationalisme au sein de démocraties libérales de longue date comme les États-Unis et l’Inde.

Le libéralisme est une doctrine née au XVIIe siècle, qui cherche à contrôler la violence en limitant l’action de l’État. Pour ses tenants, les gens ont le droit de ne pas être d’accord sur des choses importantes – comme la religion –, mais ils doivent faire preuve de tolérance envers leurs concitoyens qui ont des opinions différentes des leurs. Pour y parvenir, le libéralisme prône l’égalité des droits et le respect de la dignité des personnes, garantis par un État de droit et par un gouvernement constitutionnel contrôlant les différents pouvoirs de l’État et veillant à leur équilibre.

Parmi ces droits figure celui de posséder des biens et de réaliser librement des transactions commerciales, ce qui explique que le libéralisme classique ait été étroitement lié à des niveaux élevés de croissance économique et de prospérité dans le monde moderne. Il est également associé aux sciences naturelles et à l’idée que la science peut nous aider à comprendre le monde extérieur et à l’utiliser à notre profit.

Beaucoup de ces fondements sont aujourd’hui menacés. Les conservateurs populistes ressentent une profonde aversion pour l’ouverture et la diversité culturelles qui s’épanouissent dans les sociétés libérales, et ils ont la nostalgie d’une époque où tout le monde professait la même religion et partageait les mêmes origines ethniques. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, est en train de transformer l’Inde libérale de Gandhi et de Nehru en un État hindou intolérant. Dans le même temps, aux États-Unis, le nationalisme blanc est ouvertement vanté dans certains secteurs du Parti républicain.

Les populistes s’en prennent aux limites imposées par les lois et les constitutions : Donald Trump a refusé d’accepter le verdict des élections de 2020, et une foule violente a tenté d’empêcher directement la transition du pouvoir en prenant d’assaut le Capitole. Au lieu de condamner ce coup de force, les républicains l’ont largement soutenu.

Méfiance envers la science et les experts

Les valeurs libérales de tolérance et de liberté d’expression ont également été remises en cause par la gauche. Nombre de ses membres trouvent que la politique libérale, avec ses débats et sa recherche de consensus, est trop lente et a gravement échoué à lutter contre les inégalités nées de la mondialisation. Beaucoup se sont montrés prêts à limiter la liberté d’expression et la garantie des droits individuels au nom de la justice sociale.

La droite et la gauche antilibérales se rejoignent dans leur méfiance envers la science et les experts. À gauche, une ligne de pensée relie le structuralisme du XXe siècle à la théorie critique contemporaine en passant par le postmodernisme et remet en question l’autorité de la science. Le philosophe français Michel Foucault a affirmé que des élites obscures utilisaient le langage scientifique pour masquer la domination des populations marginalisées, comme les homosexuels, les malades mentaux et les personnes incarcérées dans les prisons. Cette méfiance envers l’objectivité de la science s’est maintenant déplacée vers l’extrême droite, où l’identité conservatrice s’articule de plus en plus autour d’une méfiance envers les vaccins, les autorités chargées de la santé publique et les experts en général.

Désinformation et discours de haine

La technologie a également contribué à saper l’autorité de la science. On a d’abord vanté les mérites d’Internet parce qu’il permettait de contourner les barrières hiérarchiques, comme les gouvernements, les médias et les éditeurs traditionnels. Mais il s’est avéré que ce nouveau monde avait un côté très obscur. Des acteurs malveillants, de la Russie aux complotistes de QAnon, ont utilisé cette nouvelle liberté pour propager la désinformation et les discours de haine.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Au cours des cinquante années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, il s’est dégagé un consensus de plus en plus large autour du libéralisme et d’un ordre mondial libéral. La croissance économique s’est accélérée, et la pauvreté a reculé au fur et à mesure que les pays s’ouvraient à la mondialisation. La Chine a fait partie du lot : sa renaissance économique et sa modernisation ont été portées par sa disposition à jouer le jeu du libéralisme à l’intérieur et à l’extérieur.

Chemins autodestructeurs

Mais le libéralisme classique a été plusieurs fois réinterprété au fil des ans, et il a pris des chemins qui se sont révélés autodestructeurs. À droite, le libéralisme économique du début de l’après-guerre s’est transformé dans les années 1980 et 1990 en ce que l’on appelle parfois le “néolibéralisme”. Les libéraux voient l’importance de la liberté du marché, mais sous l’influence d’économistes tels que Milton Friedman et des membres de l’école de Chicago, le marché a été de plus en plus idolâtré, l’État de plus en plus diabolisé et traité comme l’ennemi de la croissance économique et des libertés individuelles.

Des démocraties avancées ont commencé à réduire l’État-providence et les réglementations. Les coupes dans les dépenses sociales et publiques ont supprimé les mécanismes qui protégeaient les individus des aléas du marché, entraînant une forte hausse des inégalités depuis deux générations. Dans les pays riches, le culte de l’efficacité a conduit à l’externalisation des emplois et à la destruction de la classe ouvrière, ce qui a fait le lit du populisme dans les années 2010.

La gauche, en revanche, s’est focalisée sur la liberté de choix et l’autonomie, même au détriment des normes sociales et de la communauté humaine. Cette conception du libéralisme a sapé l’autorité de nombreuses cultures traditionnelles et institutions religieuses. Dans le même temps, les théoriciens critiques ont commencé à dire que le libéralisme n’était qu’une idéologie utilisée pour servir les intérêts de ses partisans, en premier lieu les hommes, les Européens, les Blancs et les hétérosexuels.

Aussi bien à droite qu’à gauche, les idées libérales fondamentales ont été poussées à des extrêmes qui ont érodé la valeur perçue du libéralisme. La liberté économique s’est transformée en antiétatisme, et l’autonomie personnelle en une vision du monde progressiste et woke préférant la diversité à une culture commune. Chacune de ces évolutions a eu son propre effet boomerang : la gauche a rejeté la responsabilité de la hausse des inégalités sur le capitalisme, et la droite a vu le libéralisme comme une attaque contre toutes les valeurs traditionnelles.

On apprécie davantage le libéralisme lorsqu’on a fait l’expérience de la vie dans un monde non libéral. La doctrine est elle-même née en Europe après les cent cinquante années de guerre religieuse continuelle qui ont suivi la Réforme protestante, et a été remise au goût du jour après les guerres nationalistes destructrices du début du XXe siècle. Un ordre libéral a été institutionnalisé sous la forme de l’Union européenne et sous celle de l’ordre mondial de commerce et d’investissements ouverts créé par la puissance américaine. Il a triomphé entre 1989 et 1991, lorsque le communisme s’est effondré.

Mais il y a plus d’une génération que le mur de Berlin est tombé, et beaucoup en sont venus à tenir les avantages de la vie dans un monde libéral pour acquis. Les souvenirs de guerres dévastatrices et de dictatures totalitaires se sont estompés.

Dans ce nouveau monde, l’Union européenne, qui a réussi de manière spectaculaire à empêcher la guerre en Europe, est considérée par beaucoup de membres de la droite comme tyrannique. Des conservateurs sont allés jusqu’à comparer l’imposition par les gouvernements du port du masque et de la vaccination contre le Covid-19 à la façon dont Hitler a traité les Juifs. Ces choses ne peuvent arriver que dans une société sûre et tolérante qui n’a jamais connu de vraie dictature.

De surcroît, le libéralisme est loin de séduire tout le monde. Une doctrine qui réduit délibérément l’action de l’État et prône la tolérance vis-à-vis des opinions différentes satisfait rarement ceux qui veulent une communauté forte partageant les mêmes croyances religieuses, origines ethniques ou traditions culturelles.

Régimes illibéraux

C’est dans ce vide que sont apparus les régimes illibéraux autoritaires. Les gouvernements russe, chinois, syrien, vénézuélien, iranien et nicaraguayen ont peu de choses en commun hormis le fait qu’ils n’aiment pas la démocratie libérale et veulent continuer d’exercer leur pouvoir autoritaire. Ils ont créé un réseau d’entraide qui, par exemple, a permis au régime de Nicolás Maduro de survivre en dépit du fait qu’il a poussé plus de 20 % des Vénézuéliens à l’exil.

Au centre de ce réseau se trouve la Russie de Poutine, qui a apporté son soutien à pratiquement tous les régimes opposés aux États-Unis ou à l’UE, aussi terribles soient-ils. Et ce réseau s’étend jusqu’au cœur des démocraties libérales.

Les populistes de droite ont exprimé leur admiration pour Poutine, à commencer par l’ancien président américain Donald Trump, qui a qualifié Poutine de “génie” après son invasion de l’Ukraine. Tous les populistes, dont Marine Le Pen et Éric Zemmour en France, ont montré de la sympathie pour Poutine, un dirigeant “fort” qui agit avec fermeté pour défendre les valeurs traditionnelles sans se soucier de détails insignifiants comme les lois et les constitutions.

C’est pourquoi la guerre en Ukraine nous concerne tous. La Russie de Poutine est désormais clairement vue non pas comme un État ayant des griefs légitimes contre l’expansion de l’Otan, mais comme un pays habité par le ressentiment et le désir de revanche, déterminé à renverser tout l’ordre européen post-1991.

Mais contrairement à ce que Poutine avait prévu, l’Otan est ressortie de cette attaque plus forte que jamais : la Finlande et la Suède envisagent aujourd’hui de la rejoindre. Le plus grand changement s’est produit en Allemagne, jusqu’à présent la plus grande amie de la Russie en Europe. En annonçant que l’Allemagne allait doubler son budget militaire et fournir des armes à l’Ukraine, le chancelier Olaf Scholz a inversé des décennies de politique étrangère et lancé son pays dans la lutte contre l’impérialisme de Poutine.

Le libéralisme rencontrera encore des déboires, même si Poutine perd. La Chine attendra en coulisses, ainsi que l’Iran, le Venezuela, Cuba et les populistes des pays occidentaux. Mais le monde aura appris la valeur d’un ordre mondial libéral, et il aura également appris que cet ordre ne peut pas survivre si les gens ne luttent pas pour lui et ne se soutiennent pas mutuellement. Les Ukrainiens, plus que tout autre peuple, ont montré ce qu’est la vraie bravoure. Et aussi que l’esprit de 1989 est resté bien vivant dans leur coin du monde. Chez les autres, chez nous, il s’était assoupi et commence à se réveiller.

Francis Fukuyama

Cet article a été publié dans sa version originale le 04/03/2022.

Source : Financial Times, ondres

www.ft.com


GUERRE EN UKRAINE BIDEN DÉCLARE QUE POUTINE “NE PEUT PAS RESTER AU POUVOIR”, LA MAISON-BLANCHE TEMPÈRE SES PROPOS

Le président américain a violemment attaqué son homologue russe, samedi, en clôture d’une visite à Varsovie, en Pologne.

Le président américain, Joe Biden, “a semblé appeler à l’éviction de Vladimir Poutine” lors d’un discours en Pologne, samedi 26 mars, en affirmant que l’invasion de l’Ukraine par son homologue russe avait déclenché une “nouvelle bataille pour la liberté” entre démocraties et autocraties, relate le Wall Street Journal.

Devant près d’un millier de personnes au château royal de Varsovie, dont le président polonais Andrzej Duda et des membres du Parlement, Joe Biden a déclaré :

“Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir.”

La Maison-Blanche a dans la foulée tenté de clarifier cette remarque, que le New York Times qualifie d’“acérée”, faite en clôture d’un voyage de trois jours en Europe. Le dirigeant n’appelait pas à un changement de régime, “ce qui aurait constitué un changement majeur dans la politique américaine”, selon les mots du Los Angeles Times. Il voulait dire que Vladimir Poutine “ne peut pas être autorisé à exercer le pouvoir sur ses voisins”, ont expliqué les services de la présidence. “Il ne parlait pas du pouvoir de Poutine en Russie, ni d’un changement de régime.”

Poutine qualifié de “boucher”

À Varsovie, Joe Biden, qui a fait du ralliement des partenaires européens et d’autres nations démocratiques contre ce qu’il considère comme une montée menaçante de l’autoritarisme un axe central de sa présidence, a réitéré ce message, note le Wall Street Journal. “Dans l’éternelle lutte pour la démocratie et la liberté, l’Ukraine et son peuple sont en première ligne, luttant pour sauver leur nation et leur courageuse résistance fait partie d’un combat plus large pour les principes démocratiques essentiels qui unissent tous les peuples libres”, a-t-il affirmé dans son discours au château royal.

Un peu plus tôt, Joe Biden avait qualifié Vladimir Poutine de “boucher”, en réponse à une question après avoir rencontré des réfugiés ukrainiens à Varsovie, dont plusieurs de la ville de Marioupol, rasée par des jours de bombardements des forces russes.

Dérapage ou menace voilée ?

“Dérapage ou menace voilée ?”, interroge le New York Times au sujet des propos de Joe Biden sur Vladimir Poutine, sans vraiment répondre. “Ils faisaient partie des quelques derniers mots d’un discours soigneusement élaboré. Mais ils s’éloignaient de l’équilibre délicat que le président Biden avait tenté de trouver pendant trois jours de diplomatie de guerre en Europe.”

Confronté au double défi de maintenir l’unité des alliés des États-Unis contre Vladimir Poutine, tout en évitant une escalade avec la Russie, “Joe Biden avait pourtant réussi, pendant la majeure partie de son incursion à l’étranger, à rester fidèle au message, selon les observateurs chevronnés de la politique étrangère”, souligne le quotidien.

“Toutefois le voyage du président s’est achevé avec peu de réponses concrètes sur la façon dont la guerre se terminera ou sur le moment où elle se terminera.” Et si un haut commandant russe a semblé indiquer vendredi que Moscou réduisait ses objectifs de guerre, en annonçant “concentrer le gros des efforts sur l’objectif principal : la libération” du Donbass, l’occupant du Bureau ovale est rentré chez lui avec “une sombre incertitude quant à la violence brutale et exténuante qui reste à venir”.

Courrier International


MONIQUE CHEMILLIER-GENDREAU : CONTRER LA DOMINATION ET OUVRIR LA PERSPECTIVE D’UN AUTRE MONDE

Publié le 27 mars 2022

Le choc créé par la guerre de la Russie contre l’Ukraine sert de révélateur au caractère obsolète du système mondial. Elle donne aussi à voir la crise des systèmes politiques nationaux dominants, qu’il s’agisse de ceux dits démocratiques ou de ceux qui s’affichent comme autocratiques. Analyser la situation dans toutes ses dimensions, pointer les reniements de valeurs qu’elle révèle et esquisser un autre modèle de société internationale, telles sont les exigences du moment.

I – L’échec insurmontable du système de sécurité collective.

La guerre en Ukraine succède en réalité à deux autres séquences et se cumulant tragiquement avec elles, elle acte l’impuissance définitive des Nations Unies. La crise écologique est perceptible depuis des années. Et la crise sanitaire ouverte il y a deux ans, a confirmé l’insuffisance des solutions nationales. Il a été clair à l’occasion de ces crises que la société internationale ne disposait pas des institutions et des outils capables d’affronter ces menaces. L’instrument juridique qui domine le droit international et qui est le traité est inadapté à des avancées efficaces. Étant de la nature du contrat, il est de portée relative. Son contenu ne s’impose qu’à ceux qui y ont adhéré et pas aux autres. On a un droit à géométrie variable alors que la situation requiert des normes à portée universelle.

Nous voilà maintenant devant la crise militaire en cours avec la guerre d’agression déclenchée par la Russie contre l’Ukraine. Elle donne à voir l’incapacité structurelle des Nations Unies à assurer la paix. L’idée centrale avait été en 1945 de mettre en place un mécanisme de nature à jouer le rôle de tiers impartial et cela, à l’échelle universelle. Au lieu d’être réglés de manière bilatérale sur la base des rapports de force, les différends devaient l’être dans une enceinte publique et sous l’autorité d’un organe disposant de moyens adaptés à trouver une issue aux conflits. Le premier de ces moyens était dans l’interdiction faite aux États de recourir à la force. Mais toutefois, si se produisait une rupture de la paix, le Conseil de sécurité, chargé de qualifier la situation et de prendre les mesures adaptées, devait jouer le rôle de tiers impartial.

Malheureusement, un certain nombre de contradictions ou d’imprécisions dans la Charte des Nations Unies, ont ruiné le cœur du projet. Car on prétendait imposer aux États le respect du droit international et notamment de celui de la Charte, tout en leur garantissant le principe de souveraineté. Or, la souveraineté est un pouvoir au-dessus duquel il n’y a rien. L’échec de la Charte était donc inscrit dans cette aporie. L’autre source d’échec était le statut des membres dits permanents. Cette rupture de l’égalité entre les États était accompagnée du droit de veto. Aucune décision ne peut ainsi être prise sans un accord entre eux. Cela supposait que l’entente éphémère entre ces États à l’occasion du conflit mondial perdurerait au-delà. Il n’en a évidemment rien été et le système a été bloqué. L’article 43 qui prévoyait la mise à la disposition du Conseil de sécurité de forces internationales lui permettant d’assurer sa mission, n’a jamais été mis en œuvre. Pas plus que l’article 26. Celui-ci prévoyait que le Conseil de sécurité devait réglementer les armements de manière à les réduire drastiquement, mais ce point n’a jamais été mis à l’ordre du jour du Conseil. Dès la guerre de Corée en 1950, il a été clair que le monde ne disposait pas d’un organe ayant la légitimité lui permettant d’arbitrer un conflit. Mais pour ne pas regarder en face une situation si inquiétante, et garder la main sur leurs intérêts, les États dominants, et plus particulièrement le groupe des États occidentaux ont développé des biais et palliatifs.

Pour des situations de moindre intensité, il y a eu toutes les forces d’interposition dites de maintien de la paix. 57 sont à ce jour terminées et 13 sont toujours en cours. Mais lorsque le Conseil de sécurité a été confronté à des menaces à la paix nécessitant d’activer le chapitre VII relatif aux sanctions, l’absence de forces réellement internationales a conduit à la recherche d’expédients. Ceux-ci ont été dans la plupart des cas des révélateurs de la domination occidentale. En effet, en 1991, lors de la première guerre contre l’Irak après l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, le Conseil de sécurité a autorisé tous les États à s’engager dans l’opération militaire qu’il décidait contre l’Irak [1]. La résolution avait été adoptée avec l’abstention de la Chine. La Russie avait alors voté pour. Mais c’est l’armée américaine qui a mené les opérations.

Par la suite à diverses reprises, le même Conseil de sécurité, rendu impuissant par l’absence de forces internationales permanentes, a associé les forces militaires de l’OTAN à certaines interventions. Il y a eu en 1995 en Bosnie avec la résolution 1031 qui charge l’OTAN de mettre en œuvre les aspects militaires de l’Accord de paix [2]. Une force multinationale est mise en place sur ces bases. Toutefois des forces non otaniennes en font partie, dont un contingent russe. L’OTAN se voit alors reconnaître un rôle sécuritaire en Europe. Le relais sera passé à l’Union Européenne en 2004. Celle-ci s’engage dans la politique européenne de sécurité et de défense. Puis en 1999, l’affaire du Kosovo va accroître la confusion. L’OTAN commence à intervenir dès la fin de 1998 pour sanctionner les massacres commis par Belgrade au Kosovo. Mais comme les exactions se poursuivent, l’OTAN déploie une campagne de bombardements à partir du 24 mars 1999 sans mandat des Nations Unies. Ils ne permirent pas de véritable succès sur le terrain. C’est seulement en juin 1999 que le Conseil de sécurité autorisa l’envoi d’une mission internationale au Kosovo [3]. Mais c’est une mission de l’OTAN, la KFOR, à qui fut confiée au cours de longues années de présence, la mission de ramener la paix. Enfin en 2011, en Libye, le Conseil de sécurité (résolution 1973) confia à l’OTAN une mission d’embargo naval, puis d’interdiction aérienne et enfin la coordination des opérations militaires contre les troupes du Colonel Khadafi [4]. On remarquera cependant que la résolution ne fut adoptée que par 10 voix, cinq États s’étant abstenus dont l’Allemagne, le Brésil, l’Inde, la Chine et la Russie. On remarquera aussi, que l’OTAN en menant cette opération sous mandat de l’ONU sortait de sa zone naturelle d’intervention. Mais elle en était déjà sortie par ses opérations en Afghanistan, bien qu’elle n’eut pas bénéficié alors d’un mandat explicite des Nations Unies.

Ainsi à plusieurs reprises, et à l’occasion de conflits d’une particulière gravité, des forces de l’OTAN ont été mandatées par l’ONU pour accomplir des missions d’intervention dans le cadre du Chapitre VII de la Charte, c’est-à-dire à titre de sanctions. Elles l’ont fait, y compris et au-delà de la zone Atlantique Nord. Et dans la guerre en cours, le Conseil de sécurité est mis hors jeu et l’OTAN, bien que n’étant pas intervenu directement pour le moment, est à la manœuvre. Cette dénaturation du mécanisme des Nations Unies, a contribué à sa déconsidération de la part des populations et des gouvernements des pays n’appartenant pas au camp occidental. Plus récemment, des décisions de sanctions ont été prises par un grand nombre de pays (majoritairement occidentaux) contre la Russie en riposte à son agression contre l’Ukraine. Mais ce ne sont pas des sanctions internationales au sens de la Charte des Nations Unies. C’est ainsi que des pays comme certains pays arabes, refusent d’y participer. Et on ne peut pas leur opposer une obligation fondée sur une légitimité universelle.

II – Le reniement des valeurs affichées dans la Charte des Nations Unies.

L’ONU avait été créée, il est essentiel de le rappeler, pour être un tiers objectif mandaté par toute la communauté internationale pour intervenir dans les conflits et les régler en ramenant la paix. Pour fonder sa légitimité la Charte affirmait le principe d’égalité des États entre eux, espérance d’une sorte de démocratie mondiale. Et le régime juridique alors esquissé était un régime à vocation universelle. Il ne s’agissait pas d’une alliance entre quelques pays pour sauvegarder leurs intérêts propres, mais d’un nouveau système de sécurité collective destiné à protéger les peuples du monde entier d’un retour de la guerre. Le but était donc bien de mettre en place des procédures de nature à arbitrer les disputes entre États, quelque soient ces États.

Son échec à remplir ce rôle a été acté dès qu’il est apparu que l’ONU, dominée par les membres permanents et leurs querelles, ne disposerait pas de forces militaires recrutées et équipées de manière indépendante des États. Mais la dérive consistant à utiliser les forces de l’OTAN comme substitut aux forces internationales inexistantes, ne pouvait pas convaincre l’ensemble des peuples du monde d’une nouvelle légitimité sur ces bases. Il n’est pas question ici d’entrer dans un débat sur la justification morale ou politique de telle ou telle opération. Il s’agit de constater que ces interventions ne peuvent pas être considérées comme menées en leur nom par tous les peuples formant la communauté mondiale.

Car il n’est pas possible d’effacer la nature originelle de l’OTAN. Il s’agit d’une alliance militaire entre les Etats-Unis et l’Europe occidentale, conçue comme un instrument de défense collective orienté à faire face à ce qui était perçu comme la menace militaire soviétique. Comme toutes les alliances, elle est le signe d’un clivage entre ceux qui en font partie et les autres. La chute du mur de Berlin en 1989 aurait dû entraîner sa disparition. Elle s’est au contraire étendue à des pays de l’ancien bloc socialiste, même s’il fut promis aux Russes en 1990 que les forces de l’OTAN ne stationneraient pas dans les Länder allemands de l’ancienne Allemagne de l’Est. Il y eut un court moment où il fut question d’une coopération étroite avec la Russie. Ce fut en 1997 avec l’Acte fondateur OTAN-Russie signé entre les dirigeants des pays de l’OTAN et Boris Elstine. Il ouvrait la voie à une coopération entre la Russie et l’OTAN qui commença à se concrétiser au début des années 2000. Mais la crise ouverte par l’intervention russe en Géorgie en 2008 a marqué un coup d’arrêt. Et l’OTAN reste ce qu’elle est, une alliance restreinte à certains États appartenant à un camp, destinée à la défense militaire de ce camp et ne pouvant en aucun cas agir au nom de l’ensemble de la communauté mondiale.

La guerre en Ukraine ne permet plus de s’aveugler. Les votes intervenus à l’occasion de la Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies du 1er mars 2022 montrent que 5 États ont voté contre et 35 se sont abstenus. Comptant de très grands pays comme la Chine et l’Inde, le groupe de ceux qui ont refusé de condamner expressément la Russie correspond à plus de la moitié des habitants de la planète. Et pourtant, la cause ukrainienne est juste car la Russie s’est livrée à une agression caractérisée et les appuis fournis à l’Ukraine dont les habitants meurent sous les bombes russes, sont indispensables, et pour le moment insuffisants. Cela nous oblige à une analyse aussi juste que possible de la situation.

Par la structure du Conseil de sécurité, la Charte des Nations Unies n’éliminait pas la domination, mais la laissait entre les mains des 5 États vainqueurs de la Seconde guerre mondiale (Etats-Unis, Royaume Uni, France, URSS, Chine). Dans les faits, la domination a été partagée entre le camp occidental d’une part et l’URSS et ses satellites de l’autre jusqu’en 1989. Puis, la Chine a commencé à défier l’Occident notamment à travers la politique des routes de la soie. Enfin, la Russie a tenté de se hisser au niveau d’un véritable challenger comme on l’a vu avec l’annexion de la Crimée et maintenant la guerre en Ukraine. Ceci met en lumière que la domination du camp occidental sur le système international est aujourd’hui clairement mise en cause. Des sociétés qui sont montées en puissance pendant des décennies se positionnent aujourd’hui comme des rivaux affirmés (la Russie et la Chine). D’autres sociétés longtemps dépendantes de l’Occident, particulièrement en Afrique, n’acceptent plus de se soumettre et préfèrent changer de maîtres à défaut d’acquérir leur propre indépendance. Ce déploiement de candidats à la domination est la preuve que le système mis en place a échoué à consolider les valeurs d’égalité entre les peuples et d’universalisme de la société mondiale.

La tentation de la domination est une constante de l’histoire des sociétés. Et nous savons selon l’adage célèbre de Lacordaire que « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». La société internationale a été pendant des siècles livrée aux rapports de force. Cela a donné les guerres de l’Antiquité gréco-romaine, les conquêtes du XVIe siècle, les guerres coloniales du XIXe siècle, puis les deux guerres mondiales, sans compter bien d’autres conflits de moindre ampleur. La Société des Nations, puis les Nations Unies ont été des tentatives de pacifier le monde sur la base de normes communes. Mais en dépit de l’interdépendance grandissante des diverses sociétés entre elles, le principe de souveraineté des États a été conforté. Par un contre sens philosophique profond, cette notion a été assimilée à celle de liberté et on en a fait un objet de désir des peuples. Mais la souveraineté est une notion ambivalente. Une fois un pouvoir installé dans la souveraineté, deux risques se présentent. En interne ce pouvoir peut dériver en autocratie, ce qui peut se produire même dans les États ayant des institutions démocratiques. Et dans la sphère internationale, considérant la souveraineté comme un pouvoir au-dessus duquel il n’y a rien, il peut en l’invoquant, se soustraire à toute obligation internationale. Le retour du rapport de forces permet alors l’expansion des plus puissants et fait obstacle à la correction des inégalités. Depuis la création des Nations Unies, le système bute sur cet obstacle. Car même les prétendues « grandes démocraties », s’inclinent rarement sans exception devant les exigences du droit international. Le meilleur exemple que l’on puisse en donner dans la situation actuelle, est celui de l’interdiction de armes nucléaires. Cette interdiction déjà dite à demi-mot par la Cour internationale de justice dans son avis consultatif de 1996 [5], a été confirmé par un Traité [6]. Mais les puissances détentrices de ces armes ne sont pas liées par ce Traité auquel elles n’ont pas adhéré. Ainsi le veut leur souveraineté. Et la menace nucléaire évoquée par Vladimir Poutine, met en lumière l’illusion sur laquelle est construite la théorie de la dissuasion.

Mais non seulement, la souveraineté permet à ceux qui la détiennent de s’exonérer du respect du droit, mais encore le désir de souveraineté est-il le plus souvent à l’origine des conflits. Cette notion ne correspond pas aux avantages qu’on lui accorde (quel État a une position réellement indépendante aujourd’hui ?). Mais, qui plus est, elle se trouve à l’origine de bien des illusions et des convoitises. Les désirs d’extension de souveraineté amènent à des annexions de territoires qui seraient sources de richesses et l’illusion de nations homogènes sert de prétexte à la conquête de régions prétendument peuplées de groupes parlant la langue du voisin ou rattachés à lui dans des périodes antérieures.

Ainsi le maintien de la souveraineté au cœur du système international rend-elle impossible son évolution démocratique. Elle est à la fois, un obstacle à l’évolution du système mondial et un verrou à l’approfondissement de la démocratie dans les différentes sociétés du monde. Il est toujours hasardeux de porter un jugement à un moment donné sur l’état d’une société du point de vue de la démocratie. Celle-ci en effet, est une qualité des relations assurée dès lors qu’un groupe humain accepte le principe de la diversité en son sein, le fait qu’il soit multiple par nature. Et la démocratie se perd dès qu’il y a recherche d’une prétendue homogénéité entre les membres d’un groupe, ce qui exprime toujours le projet dominateur d’une fraction.

Pour en revenir à la situation actuelle des différentes sociétés qui composent le monde, il est vrai que certaines, notamment dans ce que l’on désigne comme le camp occidental, présentent des caractéristiques qui permettent de les considérer comme démocratiques. Toutefois, ces pays bénéficiant des meilleurs standards d’appréciation de la démocratie pour eux-mêmes, ont souvent déployé des politiques extérieures incohérentes à cet égard, en soutenant des régimes autocratiques ou en favorisant parfois leur accession au pouvoir. Telles ont été les politiques de la France à l’égard des pays d’Afrique ou des Etats-Unis vers l’Amérique latine. Il reste cependant et c’est là l’essence de la démocratie, que les ressortissants de ces sociétés y bénéficient d’espaces de liberté d’expression, de manifestation, de conscience qui n’existent pas ailleurs. Ces libertés fondamentales constituent un véritable trésor et il faut en être privé pour apprécier à sa juste valeur le fait d’en bénéficier. Sans compter avec le fait que l’exercice de ces libertés permet des pressions de la population sur les pouvoirs en place et donc des avancées du point de vue des autres droits, notamment économiques et sociaux. Et nous devons être attentifs à ne pas liquider ce qui a été acquis si longuement et difficilement. Et c’est parce que nous bénéficions de ces acquis qu’un devoir particulier nous incombe pour penser le système mondial autrement.

Nous ne partons pas de rien, car nous avons dans le champ international un outil de nature à favoriser des développements des principes démocratiques. Il s’agit tout simplement du respect du droit. Le monde s’est doté depuis 1945 d’un nombre important de grandes conventions sur les droits de l’homme dont le respect permet des avancées démocratiques. Malheureusement, la faiblesse du droit international, a pour conséquence que les engagements de bien des États sur ces conventions sont purement rhétoriques. Ainsi en l’absence de procédures judiciaires contraignantes, la société internationale donne à voir le cas de nombreux États ayant adhéré à des conventions sur les droits humains tout en les bafouant ouvertement.

Offrir aux peuples du monde des garanties en matière de droits et libertés à l’échelle universelle, suppose de conjurer un autre risque, celui par lequel l’universalisme serait confisqué par un groupe particulier ou par une idéologie. Or la concurrence est grande de ceux qui prétendent confisquer l’universel à leur profit. Tel a été le cas du Conseil de sécurité par les actions menées, notamment celles qui ont impliqué les forces de l’OTAN. Un groupe, celui des États occidentaux, a alors prétendu agir au nom de l’universel. Mais plus récemment, suite au retrait de l’Occident que semble annoncer l’évolution de la politique étrangère des États Unis, d’autres acteurs, en particulier la Chine, cherche à s’emparer à son tour de l’universel. Sans compter avec le fait que des idéologies entrent aussi en concurrence pour s’imposer à l’échelle du monde. C’est le cas depuis les origines du capitalisme, pour l’idéologie libérale. C’est aussi le cas, beaucoup plus récemment, pour l’idéologie djihadiste [7].

III – Quelles perspectives ?

Il n’y en a pas si l’on n’ose pas rompre avec l’existant. Nous sommes devant cette très grande difficulté qu’il nous faut penser l’impossible, ou en tout cas, ce qui n’a encore jamais existé, aller à la limite extrême du possible pour le déborder. Échappant à l’impératif destructeur du « réalisme » qui bride l’imagination et le courage, nous devons entrer dans l’inconnu par effraction si nous voulons inventer des conditions d’émancipation à l’échelle des défis en cours. Car il s’agit bien d’utopie, de cet élan utopique qui pousse les humains sans cesse à se réinventer un avenir, à pousser toujours plus avant le désir de liberté [8].

On n’entrera pas ici dans un débat sur l’institutionnel. Celui-ci est nécessaire. J’en ai esquissé quelques traits à d’autres occasions. Il s’agit plutôt ici de revenir sur les valeurs qui ont été reniées et de dire un mot de la manière dont elles pourraient être revivifiées. Nous devons renouveler la réflexion sur les deux questions liées entre elles sur lesquelles on peut considérer que l’ONU est sur un échec : inclure l’ensemble des sociétés humaines dans un projet commun universel, le faire sur un pied d’égalité de tous les groupes qui composent l’humanité.

Pour contrer la domination et ouvrir la voie à une démocratie internationale, c’est-à-dire à la garantie que le système protège les plus faibles contre les forts, il faut ouvrir la page d’une autre approche des groupes humains, débarrassée de la concurrence sur la souveraineté et sur l’homogénéité des sociétés. Les outils conceptuels pour cela ont été développés par bien des penseurs. Ils se nomment le pluralisme juridique, la possibilité d’appartenances multiples, le respect d’un droit commun, avec des possibilités d’application en prenant en compte la marge nationale d’appréciation [9]. Alors, à partir de valeurs communes actées dans des textes de liaison, les applications sur le terrain se font en fonction des cultures singulières. Nous ne partons pas de rien à cet égard. La jurisprudence de certaines juridictions comme la Cour européenne des droits de l’homme ou la Cour interaméricaine des droits de l’homme sont des expériences positives.

Mais ce n’est plus à l’échelle d’un continent, mais à l’échelle du monde que le système commun doit se déployer et il faut repenser des institutions mondiales démocratiques à portée universelle qui font défaut pour le moment. Pour garantir une réelle universalité et faire obstacle à la confiscation de l’universel par l’une ou l’autre des composantes, il est une condition précise, à savoir que l’universel soit un lieu vide, c’est à dire un point de référence, une ligne d’horizon regardée en commun, un simple signal d’appartenance à une communauté [10]. Alors, tout système institutionnel doit être construit sur l’impossibilité pour les uns ou les autres de s’emparer du pouvoir en son sein. Sans doute faut-il définir des valeurs communes qui expriment l’appartenance à ce monde commun. Mais ces valeurs doivent être débattues par l’ensemble et remises en cause au fur et à mesure de l’évolution des sociétés.

La difficulté de cette projection utopique ne doit pas nous échapper. Il s’agit de sortir d’un monde pensé depuis des siècles sur la dialectique ami/ennemi. Non pas que l’on puisse sur un simple acte de volonté (encore faudrait-il que cet acte soit universellement partagé) éliminer cette dimension de l’humanité qui l’a souvent conduite au tragique. Mais nous pouvons nous inspirer de ce que les anthropologues nous apprennent de sociétés dites primitives [11]. D’une part, le chef y dispose de l’autorité, mais pas du pouvoir, celui-ci restant au sein de la société, d’autre part, même en déployant des alliances et des guerres, ces sociétés se maintiennent dans une politique de l’amitié. Cela signifie que toute dimension de volonté d’extermination de l’autre est absente. Or, notre monde a ouvert une séquence monstrueuse avec la possibilité de l’extermination de l’autre, simplement parce qu’il est un autre. Cette possibilité s’est concrétisée comme projet avec la solution finale de l’hitlérisme contre les juifs. Elle a conduit à la tragédie cambodgienne des Khmers Rouges ou au génocide des Tustsis au Rwanda. Elle est devenue possible matériellement avec les bombardements aériens, cette guerre des lâches, et avec les armes chimiques, bactériologiques ou nucléaires.

Le caractère tragique de la situation actuelle, c’est qu’à rebours d’une percée vers un véritablement désarmement, elle engage le monde entier dans un renforcement des armements. Ainsi nous écartons-nous de manière insensée de ce que Spinoza nommait « le souverain bien ». Et il s’en expliquait « ce serait d’entrer en possession, avec d’autres êtres, s’il était possible, de cette nature supérieure. Or, quelle est cette nature ? […] ce qui la constitue, c’est la connaissance de l’union de l’âme humaine avec la nature tout entière ».

Loin des êtres en union avec les autres et la nature, les divisions mortelles en cours, finissent de détruire cette dernière.

Aujourd’hui, nous avons à affronter le retour de la guerre et la destruction de la nature.

Monique Chemillier-Gendreau, Mars 2022

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OLIGARQUES RUSSES : LE JEU DES CINQ FAMILLES

26/03/22 à 13:38
Pierre-Henri Thomas

Journaliste

Les oligarques ne sont pas une famille unie, et ils ont peu d’influence sur Poutine. Alors pourquoi les sanctions les ciblent-ils ?

Comment comprendre le lien entre les oligarques russes, le Kremlin et la guerre en Ukraine ? Les explications de Tatiana Kastouéva-Jean, qui dirige le Centre Russie/NEI de l’Ifri, l’Institut français des relations internationales que nous avons interrogée dans le cadre d’une réunion organisée par l’Ajef.

Une première chose à comprendre, dit-elle, est que "les oligarques d’aujourd’hui représentent autre chose que ceux des années 90. Ils ne constituent pas un groupe homogène". En fait, on peut même distinguer cinq familles.

Cinq familles

La première regroupe justement les oligarques historiques, ceux qui ont fait fortune à la chute du communisme, dans les années 90. "Ils pouvaient alors influencer la chose politique en Russie. Une expérience qu’ils ont perdue depuis", explique Tatiana Kastouéva-Jean. L’affaire de Mikhaïl Khodorkovski, ancien PDG de Ioukos, emprisonné pendant dix ans, gracié en 2013 et qui, menacé de nouveau d’arrestation, vit à Londres depuis 2015, est emblématique de cette perte de pouvoir. "Cette affaire est un message très clair envoyé aux oligarques : ne vous mêlez pas de politique si vous voulez garder vos fortunes", souligne-t-elle.

Le deuxième groupe est constitué par les amis personnels de Vladimir Poutine, tels Iouri Kovaltchouk ou les frères Rotenberg. "Ce sont ses amis du judo, qui se sont enrichis au fur et à mesure que Vladimir Poutine progressait en politique..." Ils ont bénéficié de contrats très lucratifs comme la construction du pont de Kretch, entre la Russie et la Crimée, qui a été donnée à Stroïgazmontazh, une des sociétés d’Arkadi Rotenberg. "Mais ils n’ont pas fait partie de la quarantaine d’hommes d’affaires réunis par Poutine après le lancement de la guerre en Ukraine. Ce sont des amis proches, politiquement dans l’ombre, qui influencent la vision de Poutine. Iouri Kovaltchouk semble selon les rumeurs être un des rares à pouvoir encore approcher Vladimir Poutine pour discuter de sa vision du monde, du besoin de rétablir la sphère d’influence russe... mais politiquement ils ne sont pas à la manoeuvre".

Le troisième type est celui des oligarques fonctionnaires. "Ce sont des gardiens d’actifs, des personnalités comme Igor Setchine. Il a été le secrétaire de Poutine. Il se trouve aujourd’hui à la tête du groupe pétrolier Rosneft. C’est Poutine qui l’a nommé pour gérer le groupe, qui ne lui appartient pas".

Il y a aussi les oligarques proches des structures de pouvoir, notamment le FSB (les services secrets). Ils se sont enrichis parce qu’ils ont pu faire pression sur les entreprises.

"Et le cinquième groupe est constitué par les hommes riches qui ne dépendent pas de l’Etat, tel Vaguit Alekperov, qui est le grand actionnaire du groupe pétrolier Lukoil", ajoute Tatiana Kastouéva-Jean.

Des sanctions quand même

On le voit, ces groupes sont très différents. Mais ce qui les rapproche est qu’ils n’ont pas d’influence directe sur la prise de décision politique. "Ils ne font pas partie du Conseil de sécurité, qui est l’instance de décision, observe la directrice de l’Ifri. Le Conseil de sécurité, c’est là où la décision pour l’Ukraine a été prise. Elle est restée secrète jusqu’au bout. Seuls le ministre de la Défense Sergueï Choïgu, le chef de l’état-major Valery Gerasimov et quelques responsables du contre-espionnage du FSB étaient au courant. Mais les milieux d’affaires, les militaires ne l’étaient pas", souligne-t-elle.

Certes, une petite dizaine d’oligarques se sont exprimés depuis l’entrée en guerre. "Mais ils sont restés prudents, critiquant indirectement les décisions de Poutine, note Tatiana Kastouéva-Jean. Ils ont tenu des propos contre la guerre, contre la façon d’atteindre les objectifs. Mais il n’y a pas eu de critiques directes contre Poutine, ils restent prudents. Ils ont tous diversifié leurs actifs, avec une partie cachée dans les structures offshores. Poutine avait initié un mouvement de nationalisation (après l’invasion de la Crimée, il avait promis une amnistie fiscale aux investisseurs rapatriant leurs capitaux). Jusqu’à présent, ils trouvaient qu’il était plus intéressant pour eux de rester à bord plutôt que de quitter le navire. On leur permettait de continuer leur business, on fermait les yeux sur les schémas offshores, les pratiques de corruption."

Les sanctions aujourd’hui n’ont donc pas d’impact direct sur la prise de décisions de Vladimir Poutine. Les oligarques n’ont pas de possibilité d’exercer une quelconque pression. Ils sont au contraire très dépendants. "Poutine peut toujours décrocher son téléphone et leur demander de vendre des devises pour soutenir le rouble..." Mais alors pourquoi les sanctions visent-elles les oligarques ? "Parce que l’on poursuit l’objectif de couper tous les canaux de financement, toutes les poches qui peuvent financer l’effort de guerre", répond Tatiana Kastouéva-Jean.

   

Messages

  • 1. Un bon pot ...pourri des objectifs et des bases de l’idéologie dominante libérale post-libérale à l’étape actuelle.
    30 mars, 11:18 - par RICHARD PALAO


    Dans la dernière contribution il est écrit que les oligarques n influencent pas la politique russe et les prises de position de Poutine parce qu il ne siègent pas au conseil de sécurité , cet argument est très discutable car ces oligarques voient Poutine régulièrement et peuvent donc lui dicter ce qu il doit présenter devant ce conseil de sécurité, en France le grand capital ne siège dans aucune instance gouvernemental mais qui peut croire que ce n est pas lui qui décide de la politique sociale et économique.?

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